Chaque reportage est une immersion dans un univers qui m’est parfois totalement étranger. C’est une porte ouverte sur d’autres réalités, d’autres manières de vivre et de percevoir le monde.
Quand j’arrive dans une ville pour la première fois, je me laisse guider par ses bruits et ses odeurs. La lumière du crépuscule est mon moment préféré. Les rues alors plongent inexorablement dans l’obscurité, et chaque silhouette qui y disparait raconte déjà une histoire. À Cuba, j’ai suivi un balayeur dans les ruelles d’un marché. Son balai caressait les pavés avec une précision presque chorégraphique. À Lisbonne, ce fut la langueur tragique d’un guitariste et chanteur de fado, entre passion et douleur, qui m’a hypnotisé.
Le défi, dans une grande ville, est de ne pas se perdre dans son immensité mais de saisir les détails dans son foisonnement. Un graff sur un mur décrépi, un vieil homme à son balcon, sa cigarette fumant comme une prière silencieuse. Chaque photo devient une pièce originale de la grande mosaïque urbaine.
Là où les routes s’arrêtent commence souvent le plus fascinant des voyages.
Un jour, dans une vallée reculée de l’Anti-Atlas marocain, du côté de Tafraout, j’ai croisé le dernier potier d’un village. Il travaillait encore selon des méthodes ancestrales, pétrissant la terre rouge comme le faisaient ses ancêtres. Le four qu’il utilisait était vieux de plusieurs générations, et ses mains semblaient danser au rythme de traditions millénaires.
À travers son visage buriné par le soleil j’ai été le témoin d’un métier en train de disparaître. Capturer ce savoir-faire, c’était comme photographier un langage au seuil de sa disparition.
Ce que je cherche, ce n’est pas seulement la beauté d’un lieu, mais son âme : un sentier oublié, une cabane solitaire, ou le vol d’un oiseau qui traverse l’image. Chaque photo devient une conversation silencieuse avec la nature, une façon de figer l’éphémère et de partager cette émotion avec ceux qui regardent.
Ce métier est une invitation à porter un regard différent, vrai et plus juste. Peu importe le sujet, il y a toujours une histoire à raconter. Faire de la photo de reportage, c’est avoir le privilège rare de suspendre le temps, d’immortaliser ce qui, autrement, s’effacerait. La diversité des styles et des sujets sert une même quête, celle de comprendre le monde et, peut-être, d’aider à le voir et le regarder sous un jour nouveau.
Le reportage en entreprise est un autre genre de voyage. Ce n’est pas toujours exotique, mais c’est tout aussi révélateur. À première vue, dans cet ancien atelier de ferronnerie que je découvrais, rien de spectaculaire hormis le rythme omniprésent du martellement des ouvriers. Environnés de myriades d’étincelles aussi lumineuses qu’éphémères, ils étaient penchés sur leurs ouvrages tels des officiants mutiques, inspirés d’un art millénaire dédié au dieu Vulcain, leurs gestes d’une précision presque irréelle.
Ici la création d’un portail devenait un pont entre le passé et le futur, le métamorphosant en chef-d’œuvre profane. Ici, mon défi était de révéler l’âme profonde et vivante d’un lieu que j’imaginais désuet et banal.
La photo de paysage, elle, répond avant tout à mon besoin quasi vital de communion avec la nature. J’aime partir avant l’aube, quand la lumière naît doucement et transforme montagnes, forêts ou vignes en tableaux vivants. Chaque saison dévoile à mon regard de nouvelles émotions : la palette infinie de la gamme des verts au printemps, les brumes mystérieuses et la diversité des teintes de l’été indien, ou encore la quiétude des villages enveloppés dans leur manteau d’hiver.